Habiter un QPV, pratiquer un sport de nature: quels obstacles à surmonter ?

Publié par Léna Gruas et Maxime Rouzaut le 10 septembre 2026

Les quartiers de la politique de la Ville sont marqués par de fortes inégalités structurelles qui constituent des freins matériels, symboliques et culturels à l’accès aux sports de nature. Si des politiques sportives sont mises en œuvre depuis les années 1980 en faveur des habitant·es de ces territoires, notamment des jeunes, les pratiques en milieu naturel restent encore peu investies par ces dispositifs. Il apparaît donc essentiel de renforcer leur développement afin de permettre aux habitant·es de découvrir et de s’approprier les bienfaits des sports de nature en dehors de leur quartier.

Direction des sports de la Ville de Brest
@Ville de Brest

En France, les sports de nature connaissent un essor continu depuis plusieurs décennies. Cet essor s'accompagne d'une écologisation croissante de ces pratiques et des discours qui les entourent. Le lien entre ces deux dynamiques s’explique par la logique interne de ces sports : leur exercice suppose un contact direct avec les milieux naturels, ce qui expose les pratiquant·es aux transformations et aux fragilités de ces espaces. Les fédérations sportives et les pouvoirs publics intègrent progressivement les enjeux de préservation à l'organisation des pratiques, par le biais de chartes, de labels ou d'actions de sensibilisation. Pour autant, les habitant·es des quartiers prioritaires de la politique de la Ville (QPV) restent encore bien à l'écart de ce double mouvement. Leur éloignement des sports de nature ne relève pas uniquement d'obstacles pratiques et économiques. À cela s'ajoute une distance symbolique et culturelle qui crée, là aussi, une double fracture, laquelle déborde du domaine sportif. D’une part, elle renforce les inégalités scolaires, professionnelles ou de mobilité pour accéder à la nature ; d’autre part, elle accentue les inégalités face aux pratiques pro-environnementales qui peuvent y être afférentes1 .

 

Des sports de nature qui restent l'apanage des classes moyennes et favorisées

Les sports de nature constituent un ensemble hétérogène d'activités, allant du trail à la voile, de la nage en eau libre au ski alpin, jusqu'à l'escalade en extérieur. Leur point commun réside dans le milieu de pratique non urbanisé. Ces espaces, perçus comme naturels qu'ils soient aménagés ou non, requièrent des pratiquant·es un niveau d'équipement plus ou moins important pour s'y déplacer. Cette hétérogénéité ne masque cependant pas une réalité têtue : l'accès à ces activités reste inégalement distribué selon l'appartenance sociale des individus.

D’après les données du baromètre 20252, un tiers de la population française déclarait pratiquer une activité en plein air et/ou en milieu naturel, un taux stable depuis 2018. Ce taux recouvre pourtant des écarts de pratique considérables. Le revenu du foyer, le niveau d'études et le lieu de résidence influent lourdement sur la fréquentation de la nature (et par conséquent sur la juste distribution des bénéfices physiques et psychologiques qui en découlent). Les travaux menés à l'Université de Bretagne Occidentale dans le cadre du projet AVENTURE3 chiffrent cet écart avec précision. Pour preuve : un homme de classe favorisée, jeune, habitant dans un territoire périurbain et en bonne santé présente 92 % de chances de pratiquer un sport de nature. Une femme précaire, âgée, immigrée de première génération, habitant un QPV et en mauvaise santé, n'en présente que 0,8 %4.

 

QPV : un double éloignement géographique et symbolique

Cet écart social renforce, pour les habitant·es de QPV du moins, une dimension territoriale particulièrement prégnante. Ces territoires se situent le plus souvent en périphérie des grandes villes, donc plutôt à distance des sites convoités pour leurs aménités environnementales. Pendant longtemps, la politique de la Ville a financé des équipements sportifs de proximité, à l'image des city-stades, terrains multisports ou plateaux extérieurs. Aujourd’hui, leur variété reste néanmoins restreinte et leur public bénéficiaire continue d’être majoritairement masculin, malgré des alternatives récentes comme les terrains conçus selon les principes du design actif ou financés par des budgets participatifs des municipalités. Ce modèle d'équipement, pensé pour rapprocher la pratique du domicile, contraste avec celui des sports de nature, dont l'exercice suppose de quitter physiquement le quartier.

Dans le cas des villes situées à proximité d’espaces naturels (le littoral à Brest ou la montagne à Grenoble, par exemple), la mobilité reste conditionnée par l'intervention de professionnel·les du travail social, éducateur·rices sociosportif·ves ou animateur·rices. Ces acteur·rices de terrain recherchent des financements, organisent les déplacements et accompagnent parfois une première entrée dans la pratique, le plus souvent lorsqu'ils et elles cultivent une appétence pour les sports de nature5. L'accès des habitant·es de QPV à ces activités dépend alors plus de rencontres et d'affinités individuelles nouées sur le long terme, plutôt que d'une politique stabilisée.

À cet obstacle géographique s'ajoute une barrière moins visible et somme toute plus insidieuse. Sur ce point, les travaux de Léa Sallenave6, consacrés à la montagne, soulignent que cet espace s'est d’abord construit sur la relégation de groupes sociaux minorisés, en particulier sur le plan de leur origine migratoire et ethnoraciale. L'inégalité d'accès aux sports de nature ne se restreint pas seulement à des freins économiques ou de mobilité, tels que la faible desserte des sites par les transports en commun ou le coût du matériel. Une dimension symbolique structure ces obstacles en toile de fond. Partant, les populations de QPV ne se sentent pas nécessairement légitimes à investir les lieux naturels, déjà occupés par d'autres groupes sociaux qui en ont fait un territoire familier. À cela s'ajoute une faible socialisation précoce aux sports, par le biais de la famille, et en particulier à ceux qui se pratiquent en nature.

 

La transition écologique du sport, une injonction qui contourne les quartiers populaires

Cet éloignement matériel et symbolique participe à entretenir une logique d’exclusion de normes dites éco-citoyennes qui accompagnent la pratique des sports de nature. La notion sociologique « d'éco-habitus »7 désigne une reconfiguration des goûts culturels (le sport y compris) et des pratiques ordinaires de consommation des classes supérieures. Durant ses pratiques en nature, ramener ses déchets avec soi, éviter de déranger la faune, puis par extension dans la vie quotidienne trier ses déchets, privilégier des produits durables ou adopter des mobilités douces, deviennent autant d’indicateurs de distinction sociale alors même que ces groupes favorisés conservent des modes de vie à forte empreinte écologique. Les classes populaires que l’on retrouve dans les QPV, à l'inverse, restent volontairement écartées des instances de gouvernance environnementale et des politiques de transition écologique.

Pourtant, cet écart ne traduit pas mécaniquement une indifférence à l'écologie de la part des habitant·es de QPV8. Bien au contraire, ils et elles développent des pratiques basées sur la frugalité et la débrouillardise. Celles-ci sont contraintes par des ressources financières limitées, qui constituent un rapport à l'environnement à part entière, quoique peu valorisé et encouragé par les institutions. La transition écologique du sport, telle qu'elle s'énonce aujourd'hui dans les discours politiques et fédéraux, s'adresse prioritairement à des pratiquant·es déjà averti·es et investi·es dans les sports de nature. Elle intègre peu les conditions d'accès propres aux populations des QPV et laisse dans l'ombre leurs pratiques de sobriété (souvent subie) déjà à l’œuvre.

Pour en approfondir l’analyse, il est utile de rappeler que l'articulation entre sports de nature, QPV et transition écologique manque encore cruellement de travaux dédiés. Deux enjeux se dégagent néanmoins de ce constat. Le premier concerne l'accès matériel aux espaces naturels. Tant qu'il reposera sur une socialisation familiale précoce à la nature, des rencontres et des affinités individuelles avec des professionnel·les sensibles à ces pratiques plutôt que sur une politique publique structurée, il restera fragile et inégalement réparti selon les territoires. Le second enjeu a trait à la reconnaissance symbolique des pratiques écologiques populaires. Sans légitimation institutionnelle de cette frugalité à l'œuvre en QPV, la transition écologique du sport risque également de renforcer un entre-soi social plutôt que d'intégrer pleinement (en leur laissant davantage la place et la parole) celles et ceux qui en restent aujourd'hui exclu·es.

 


1Coulangeon, P., Demoli, Y., Ginsburger, M., & Petev, I. (2023). La conversion écologique des Français. Contradictions et clivages. PUF

2 Müller, J., Jauneau-Cottet, P., & Lombardo, P. (2025). Baromètre national des pratiques sportives 2025 (INJEPR-2025/20). INJEP. https://injep.fr/publication/barometre-national-des-pratiques-sportives-2025/

3 Rouzaut, M., Gruas, L., Gauthey, J., & Le Corre, N.  (2026). Sports de nature et inégalités environnementales : Le projet AVENTURE (2025-2027) en 10 questions [Report, Université de Bretagne Occidentale (UBO), Brest ; Office Français de la Biodiversité]. https://hal.science/hal-05647581

4 Gruas, L., Fouquet, B., Le Corre, N., (à paraître). Sports de nature et inégalités environnementales : une approche intersectionnelle de l’accès aux espaces naturels. Nature & Récréation

5 Rouzaut, M. (2025). Dans les (re)plis d’une citoyenneté sportive en géographie prioritaire. Quand les socialisations juvéniles se construisent entre injonctions institutionnelles et pratiques ordinaires [Thèse de doctorat, Université de Bretagne Occidentale]. https://doi.org/10.70675/fafa0599z5a81z420bz8ac0za6cf938143c8

6 Sallenave, L. (2020). Construire sa place en montagne quand on vient des quartiers populaires : Un enjeu pour l’éducation populaire. Urbanités (13), 1 14. Voir également son travail de thèse : https://theses.hal.science/tel-05503214

7 Carfagna, L., Dubois, E., Fitzmaurice, C.,Ouimette, M., Schor, J., Brace, M., & Laidley,T. (2014). An Emerging Eco-Habitus: The Reconfiguration of High Cultural Capital Practices Among Ethical Consumers. Journal of Consumer Culture, 14, 158178

8 Billen, L. (2023). L’écologie ordinaire en quartiers populaires : Une mise en regard des initiatives écologistes citoyennes dans trois quartiers classés en géographie prioritaire en France [Thèse de doctorat, Paris 10]. https://theses.fr/2023PA100023

À propos de l'auteur

Léna Gruas et Maxime Rouzaut

Léna Gruas est Maîtresse de conférences à la Faculté des Sciences du Sport et de l'Éducation de l'Université de Bretagne Occidentale et rattachée au LABERS. Ses travaux portent sur les pratiques sportives et récréatives de nature, ainsi que sur les rapports que les pratiquant·es entretiennent avec l'environnement.

Maxime Rouzaut est depuis septembre 2026 Maître de conférences à l'Université de Limoges en STAPS et rattaché au laboratoire GEOLAB. Ses travaux s’articulent autour de la sociologie du sport, de la géographie prioritaire et, plus récemment, des inégalités environnementales.

Tous deux travaillent pour le projet de recherche AVENTURE (2025-2027), financé par l'Office Français de la Biodiversité, qui explore le croisement entre les pratiques sportives de nature et les inégalités environnementales.

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