Les inégalités de genre aussi sur les terrains sportifs

Publié par Cécile Ottogalli le 15 septembre 2022

La dernière enquête sur les pratiques physiques et sportives en France prouve que la population et notamment les femmes se déclarent massivement sportives. Pourtant, une analyse plus précise rend visible les écarts femmes-hommes tant sur les modalités de l’engagement que sur les formes de pratique investies. Et ce constat est encore plus marquant dès lors qu’il se porte sur les quartiers en politique de la ville. L'auteure de cet article nous montre que le chemin vers l’accès égalitaire des filles et femmes aux activités physiques et sportives est encore long et semé d’embûches.

Une équipe de filles jouant au rugby
© David Desaleux

Au regard de l’enquête du ministère des Sports de 2010, force est de constater que la pratique physique et sportive semble bien implantée sur le territoire national, avec 89% de la population résidente âgée de 15 ans et plus se déclarant sportive. Avec 87% de pratiquantes, les femmes semblent, en apparence, très proches du taux de pratique déclaré par les hommes (91%). Dans le détail, ce constat d’apparente égalité est pourtant remis en cause.
 

Un état des lieux prouvant des pratiques inégales

Les chiffres de l’enquête montrent que les hommes pratiquent de façon plus intensive et participent nettement plus à des compétitions sportives alors que les femmes sollicitent davantage une pratique encadrée, à l’instar d’autres pratiques culturelles 1. Cela atteste que, malgré la progression régulière de l’engagement des femmes dans les activités physiques et sportives (APS), une division sexuée des pratiques se maintient. Les écarts ne sont en aucun cas stables dans le temps ou/et l’espace géographique, mais sont le résultat d’une difficile conquête des terrains sportifs par les femmes, du fait des résistances, discriminations et violences dont les sportives ont été victimes depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui.

Ces processus de ségrégation s’observent sur d’autres variables que le sexe : effet d’âge, de niveau de diplôme, de revenu, des catégories socio-professionnelles. Ils impactent négativement, par effet intersectionnel, les taux d’engagement sportif des femmes là où la précarité sociale, la résistance à la mobilité sociale et géographique et le maintien d’une répartition traditionnelle des rôles sociaux font davantage obstacles aux principes et réalité de l’égalité entre les femmes et les hommes.

L’ouvrage de la sociologue Carine Guérandel 2 sur la fabrique des garçons et des filles par le sport dans les quartiers en politique de la ville montre combien « l’effet quartier » renforce les inégalités sexuées et sociales d’accès aux APS, notamment chez les adolescent-e.s. Ainsi, d’après une enquête réalisée auprès de 378 collégien-ne.s, seulement 19% des filles déclarent pratiquer du sport en club (chiffre national : 49%) contre 53% des garçons 3. Les travaux de Carine Guérandel montrent par ailleurs que les filles profitent d’une offre locale plus restreinte, peu adaptée et qu’elles n’échappent pas aux puissants effets de la socialisation différenciée avec une appropriation distincte et sous surveillance des espaces sportifs. Ainsi, 83% des filles investissent des activités individuelles perçues comme féminines (danse) ou neutres (natation, tennis), tandis que 83,5% des garçons préfèrent les pratiques collectives « masculines » (football, rugby). Les filles privilégient une pratique en milieu scolaire et participent à faire de l’Union nationale du sport scolaire la première fédération sportive investie par les filles des quartiers prioritaires. Enfin, Carine Guérandel montre que la plupart du temps les pratiques physiques et sportives contribuent soit à privilégier l’entre-soi, soit à faire de la mixité une véritable épreuve source de vulnérabilité chez les adolescentes. Néanmoins, elle soutient que les APS peuvent (sous réserve de certaines logiques d’intervention des encadrant.e.s contribuer à « questionner, déplacer, nuancer ou retravailler partiellement l’ordre du genre à l’œuvre au sein du quartier ».

Aussi, en matière sportive, comme pour l’occupation de l’espace public, est confirmé un usage différencié et pénalisant pour les filles et les femmes 4, qui questionne le rôle des politiques publiques.

 

Limites et perspectives des politiques publiques engagées pour lutter contre les discriminations de sexe

La prise en charge politique de ces questions d’inégalités et de violences dans les pratiques physiques et sportives est récente. Si la loi du 16 juillet 1984 relative à l’organisation et à la promotion des activités physiques et sportives, dite loi Avice, proclame que l’accès aux APS constitue un droit pour chacun, quels que soient son sexe, son âge, ses capacités ou sa condition sociale, il faut attendre 2004 et le rapport de Brigitte Deydier 5 pour qu’une attention particulière soit portée au développement d’une politique sportive en direction des filles et des femmes dans les quartiers urbains sensibles. Et depuis 2013, la contractualisation entre l’État et les fédérations sportives s’accentue avec la mise en place des « plans de féminisation ». Toutefois, si en 2016, 86 fédérations sur 111 s’engagent, bon nombre des plans proposés semblent plutôt déclaratifs 6 ou préférentiellement orientés vers un levier d’actions communicationnel. Sans doute est-ce parce qu’ils ne sont assortis ni d’obligation de résultats ou de formation, ni de sanctions et ni de moyens à la hauteur de la situation ? Enfin, alors que ces filles et femmes des quartiers prioritaires sont identifiées comme l’un des six publics cibles, seules 16,3% des actions leur sont dévolues. Du côté des politiques publiques, le constat n’est guère meilleur comme l’attestent le déficit d’offres de loisirs sportifs vers les filles 7 et/ou le déficit d’équipements sportifs orientés et investis par les filles : 85% du budget des équipements programmés dans les zones prioritaires vont aux garçons (dont ceux dédiés aux pratiques libres : skate-parks et city-stades) 8.

Bien sûr, des actions et initiatives se développent du côté des fédérations sportives (UFOLEP, FSGT, Fédération Léo Lagrange, etc.) de certaines collectivités territoriales (notamment celles ayant signées la Charte européenne pour l’égalité entre les femmes et les hommes dans la vie locale) ou, plus rarement, d’associations féministes comme le projet TouteSport développé par la Fédération nationale des centres d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF). Dans le cas de ce projet mis en place dans 25 quartiers de la politique de la ville, si l’usage des APS est avant tout un outil d’accompagnement des femmes vers l’emploi, les actions proposées n’en demeurent pas moins « un véritable déclencheur »9. vers une pratique régulière, une ouverture du champ des possibles, une prise de conscience des assignations faites aux femmes et un pas vers plus d’épanouissement et d’autonomie, qu’il convient d’encourager. Aidant les femmes à ne plus percevoir le sport comme « un souvenir mais comme une réalité », ce type de projet nécessite cependant de s’inscrire dans le temps, de disposer de moyens nécessaires au déploiement et à l’évolution des programmes, notamment vers les adolescentes pour qui les difficultés à modifier des comportements sédentaires et inactifs sont importantes 10. Il nécessite aussi d’être inscrit dans une dynamique transversale et intégrée des politiques publiques en direction de l’égalité et sur ce point « un réel saut quantitatif et qualitatif est à franchir »11. Les résistances, dans le domaine sportif comme ailleurs, sont encore nombreuses et multiples : craintes de concurrence « économique » entre les politiques publiques de l’égalité, crainte d’instrumentalisation culturaliste des populations issues de l’immigration, ou encore crainte d’incompétence mentionnée par le rapport du Haut conseil à l’égalité femmes-hommes. Comment agir sur les inégalités à l’œuvre dans les quartiers sans questionner la sensibilisation et la formation de l’ensemble des acteurs et actrices, notamment au sein des services des sports (dirigeant.e.s et éducateur.trice.s sportif.ve.s) territoriaux ? Sur ce point, force est de constater que nous sommes encore à l’âge du néolithique !

Est-il encore nécessaire de rappeler que l’égalité ne s’improvise pas, mais qu’elle s’apprend. Si depuis 2013, les fédérations sportives sont tenues de mettre en place des plans de féminisation, il convient à présent de former les agents territoriaux et sportifs aux problématiques du genre en intégrant des modules dédiés à cette thématique dans les formations et/ou en utilisant les compétences acquises dans des formations en études de genre, dans lesquelles se distingue notamment la région lyonnaise 12.


••• Cet article est extrait de la revue Les cahiers du développement social urbain n°68, "Elle(s), les quartiers populaires au féminin", accessible gratuitement sur cairn.info
 



1 - La pratique des activités physiques et sportives en France, enquête du ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative et de l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance, 2010.

2 - C. Guérandel, Le sport fait mâle, PUG, 2016.

3 - A. Moreau, A. Pichault et G. Truchot, Le sport chez les jeunes de 12 à 17 ans, STAPS-INFO, ministère des Sports, n°02-04, octobre 2002.

4 - E. Vinet et al., Étude-action sur les discriminations multifactorielles envers les femmes dans trois quartiers prioritaires lyonnais. Non-recours aux offres socio-éducatives et de loisir, place dans l’espace public et ethnicisation des rapports sociaux (de sexe), Rapport final - Ville de Lyon, GREPS (Université Lyon 2), août 2013.

5 - B. Deydier, Femmes et sports, rapport pour le ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative, 2004.

6 - T. Mosimann, Panorama sur les plans de féminisation des fédérations sportives, ministère de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, 2016.

7 - É. Maruéjouls-Benoit, Mixité, égalité et genre dans les espaces du loisir des jeunes : pertinence d’un paradigme féministe, thèse de géographie, université Michel de Montaigne - Bordeaux III, 2014.

8 - Mixité dans les activités de loisir : la question du genre dans le champ de l’animation, Agora débats/jeunesse, n°59, L’Harmattan, 2011.

9 - FNCIDFF, « TouteSport, rapport d’activité », juin 2018.

10 - B. Rauséo Lopez, V. Nicaise, E. Guillet-Descas, M. Brenas et L. Villa, Promotion de l’activité physique auprès des jeunes filles des zones urbaines sensibles, 17e congrès de l’Association des chercheurs en activités physiques et sportives, octobre 2017.

11 - Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, Combattre maintenant les inégalités sexuées, sociales et territoriales dans les quartiers de la politique de la ville et les territoires ruraux fragilisés, rapport n°2014-06-19-EGAliTER-012, 2014.

12 - Les universités Lyon 1 et Lyon 2 proposent sept parcours de master mention « Études sur le genre », dont le parcours « Égalité dans et par les activités physiques et sportives ».

À propos de l'auteur

Cécile Ottogalli

Cécile Ottogalli-Mazzacavallo, maîtresse de conférences à l’UFR STAPS de l’université Lyon 1, est experte d’histoire du sport et d’études de genre appliquées au sport. Elle travaille sur les inégalités d’accès, de traitement et de reconnaissance à l’égard des femmes dans le mouvement sportif et sur les stratégies de déconstruction ou résilience à l’œuvre pour y faire face. Elle est directrice adjointe du L-VIS (Laboratoire sur les Vulnérabilités et l’Innovation dans le Sport) et responsable d’un parcours de master, inédit en France, en études de genre appliquées au sport, le master Egal’APS de l’université Lyon 1.

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